A vous femmes noires, auteures (et peut-être antillaises comme moi-même),

Hier nous avons accueilli une nouvelle ancêtre. Dans sa vie déjà, elle a su nous montrer sa capacité à transmettre sur le papier ses rêves et le feu de son imagination mais surtout elle a usé de son talent avec les mots pour retranscrire l’histoire des siens. Toni Morrisson nous a quittées, son existence corporelle n’est plus mais ses livres, ses mots et son aura sont encore présents pour nous. Quand je vois s’éteindre une à une ces étoiles qui nourrissent mon esprit, je me questionne sur l’avenir. Qui prendra le relai et écrira notre histoire ?

Même si parfois j’ai la sensation d’avoir quelques livres qui dorment au fond de mon cœur ou au bout de mes doigts, je ne suis pas certaine que cela soit mon appel aujourd’hui. On verra si un jour, la vie me prouve autre chose. Mais vous qui écrivez déjà, vous qui sentez qu’écrire vous fait vibrer, nous avons besoin de vous.

Parce que vous portez en vous cette histoire également, vous êtes capables de la retranscrire, de la comprendre, d’être empathiques. Vos mots nous permettront de survivre au-delà du temps, ils nous permettront aussi de connaître celles et ceux qui étaient là avant nous. Comprendre leurs peines, leurs désirs, leurs défis, leurs amours, leurs contraintes et réaliser que ce sont parfois encore les nôtres.

Nous avons besoin de vous pour écrire notre histoire, nous ne pouvons plus laisser à d’autres le pouvoir d’écrire à notre place. Même avec les meilleures intentions, ils ne sauraient décrire avec autant de génie et de vérité nos peurs, nos rages, nos douleurs et nos espoirs de femmes noires …

Nous avons besoin de vos voix pour nourrir nos quêtes d’identité, retrouver nos mères oubliées qui parlent à travers vous. Nous avons aussi besoin de vous pour écrire le futur car la seule façon de créer celui que l’on désire est de l’imaginer. Vous pourrez à votre tour inspirer, changer des vies, créer des vocations, aider à construire une société où nos paroles sont respectées et où notre vision peut se matérialiser.

Les générations passent et malgré tout le respect que j’ai pour les plus anciens, j’ai hâte de vous voir émerger, publiées, lues, étudiées… Quelques noms me viennent : Condé, Pineau, Danticat, Cage-Florentiny, Schwartz-Bart, Dambury, Lahens, Dracius, Trouillot, Mars, Octavia, Lagrand, Cairo, … Certaines ont déjà une œuvre immense à leur actif et pourtant si peu de reconnaissance en comparaison avec leurs pairs masculins (et pour les deux en comparaison avec leurs pairs français non issus d’anciennes colonies), d’autres mériteraient plus de lumière sur leur travail et du soutien pour poursuivre ce qu’elles commencent à développer. Et il y a celles qui préfèrent encore l’ombre de l’anonymat, cela ne les retient pas de faire leur travail d’auteures.

Ce que je retiens de mes années dans le champ culturel c’est qu’il vous est encore difficile de bénéficier des aides à la création, des résidences d’auteurs ou tout simplement d’un éditeur prêt à miser sur vos mots sur le plan national (international ?). Pourtant, j’aimerais vous lire plus et je ne suis certainement pas seule. Nous avons besoin de vous, nos filles ont besoin de vous pour se reconnaître et lire ce que des femmes noires ont pu penser, imaginer, vivre. Nous avons besoin de vous au pluriel car il ne s’agit pas de n’en avoir qu’une qui serait la « représentante idéale » de notre multiplicité.

Je sais que le système peut sembler être contre vous mais aujourd’hui je vous invite à faire abstraction du système. Que feriez-vous s’il n’existait pas ? De l’auto-édition, une présence numérique, mélanger les supports ou, pourquoi pas, créer une maison d’édition, une coopérative d’auteurs, … Bref faites-du bruit, ne vous laissez pas endormir par les résistances du système conventionnel français, son ministère et ses aides aux artistes qui favorisent encore trop souvent ceux qui entrent dans une vision étriquée de la « grande littérature ».

Je n’ai pas de solution pour vous mais un jour je créerai ce lieu qui accueillera toutes mes passions c’est certain et il y aura une place pour vous. L’annonce du départ de Mme Morrisson m’incite surtout à vous encourager. Continuez à écrire, encore et toujours, quoi qu’il arrive car nous avons besoin de vos mots, de vos voix, de vos rêves pour demain et pour continuer à dire notre histoire singulière.

PS : Le monde a besoin des artistes et nous avons besoin des nôtres pour porter notre voix et faire vivre notre culture. Nous pouvons les soutenir en achetant leur art, leurs livres, nos places pour leurs spectacles, en parlant d’eux et si jamais nous sommes en position pour les programmer, les éditer, les choisir pour qu’eux aussi puissent bénéficier de la lumière et du soutien qu’ils méritent.

PPS : J’aurais sans doute pu écrire ce texte pour tous les artistes sans distinction de disciplines car le manque de représentation est criant en France. Vous pouvez vous intéresser au travail du collectif Décoloniser Les Arts pour en savoir plus à ce sujet.